Ce n’est pas un « Sénégal pour tous » comme nous le fait croire le président sénégalais, mais un Sénégal pour lui, sa famille élargie et son clan comme le faisait d’ailleurs remarquer à juste titre, Jacques Habib Sy, ancien directeur de Transparency international/Sénégal, une organisation de la société civile de lutte contre la corruption. « Le dernier livre de Macky Sall, « Le Sénégal au cœur », devait s’intituler « La famille au cœur de la République« . « Cousins, beaux-pères, beaux-frères, gendres, frères…, tous gravitent autour de l’appareil d’État sous le régime Apr (Alliance pour la République, parti présidentiel) ».

Dans une lettre d’opinion « Un Sénégal pour tous » publiée en début de campagne électorale le 3 février dernier, le président Macky Sall y présentait ainsi son bilan. Un exercice à saluer puisqu’il utilise la plume, comme outil de communication, pour tenter de convaincre de manière démocratique les électeurs sénégalais.

« Depuis 2012, (le président Macky sall dit avoir) œuvré sans relâche pour le repositionnement stratégique du Sénégal dans le monde, diversifié encore plus (les) partenariats, renforcé la voix du Sénégal dans les institutions internationales où se décide le sort du monde et poursuivi (la) participation à toutes les opérations pour la paix. »

La réalité reste que le président Macky Sall ne se soucie guère de l’image du Sénégal à l’international et est déterminé à fouler aux pieds les règles internationales que notre pays a souscrites. Son seul souci est d’être réélu au premier tour en confisquant les droits civiques des citoyens établis dans les localités qui ne lui sont pas acquises (confiscation et rétention de certaines cartes d’électeurs, stratégie pour décourager certains électeurs, changement de la carte électorale à deux mois de l’élection, des lenteurs dans la délivrance des cartes biométriques, etc.). Le titre du journal Nouvel Horizon 1 million 200 mille cartes d’électeurs distribuées de façon frauduleuse traduit les soupçons de fraude et de coup de force électorale du président Macky Sall. En effet, selon le rapport du Groupe de recherche et d’appui conseil pour la démocratie participative et la bonne gouvernance (Gradec), 1.200.000 cartes d’électeur ont été distribuées entre le 29 novembre 2017 et le 10 janvier 2019 à l’insu de la Commission Électorale Nationale Autonome (CENA) et des partis politiques. Cette Organisation non gouvernementale souligne que cette pratique est « contraire aux dispositions de l’article L54 du code électoral ».

Un Sénégal, non pas pour tous, mais pour les entreprises étrangères qui rapatrient tous leurs capitaux (au moins 60% de la croissance détenue par les entreprises internationales), laissant ainsi le secteur privé en rade et tuant de ce fait le petit commerce, les petites et moyennes entreprises (PME), bref une industrialisation locale, seul moteur d’une croissance inclusive permettant de lutter efficacement contre le chômage endémique des jeunes. La croissance ne se mange pas comme disent les Sénégalais qui ne se retrouvent pas dans les fruits de cette « augmentation sur une longue période de la production et des dimensions caractéristiques de l’économie d’un pays, se traduisant par un accroissement des revenus distribuables ». Des multinationales qui bénéficient des exonérations fiscales (perte d’environ 500 milliards de francs CFA) alors que le citoyen sénégalais en donne plus qu’il en reçoit. Celui qui veut renégocier tardivement les contrats des ressources qu’il a lui-même négociés avoue du même coup, sans le vouloir, avoir signé contre les intérêts du Sénégal. Le patriotisme économique est une réalité sociétale dans tous les pays du monde et la célèbre phrase du général De Gaulle « Les États n’ont pas d’amis. Ils n’ont que des intérêts » doit traduire l’état d’esprit de tout président à qui son peuple confie les rênes de sa souveraineté.

D’autres chantiers, tels que la lutte contre la pauvreté, la corruption (Indice de perception de la corruption : Le Sénégal toujours dans la zone rouge avec 45 points sur 100) deviennent des urgences. Les inégalités sociales ne se réduisent pas même s’il faut saluer sa volonté d’octroyer des bourses familiales à des familles démunies. Cependant la logique de politisation de tous ses programmes masque certains gestes nobles et les financements partisans dépassent de loin les montants (100 000 FCFA/an, environ 228$ ) que les pauvres familles perçoivent en argent. Selon « une étude de l’Ong Oxfam (…) 69,4% des Sénégalais vivent dans une pauvreté multidimensionnelle et 41,1% vivent dans une extrême pauvreté. » Le Sénégal qui est classé 161e sur 187e pays n’a connu aucune amélioration de la qualité de vie poussant des Sénégalais à dire « Deuk bi dafa Macky » faisant ainsi allusion aux difficultés financières ou déficit de liquidités sous le régime du président Macky Sall.

Le Programme Sénégal Émergent (PSE), est le «référentiel de la politique économique et sociale sur le moyen et le long terme» que certains Sénégalais n’hésitent pas à rebaptiser Programme Sénégal Emprisonnement ou Programme Sénégal Endettement ou Programme Sénégal sans Eau. En effet, les problématiques liées à la privation des libertés, à l’endettement nocif et à l’accès à l’eau ou en eau potable sont criantes sous son règne.

L’évolution dans le mode de vie du paysan ne s’est pas réalisée comme promis par le chef d’État sénégalais. Le paysan vit de la même façon et utilise les mêmes leviers depuis des années. Comme le faisait remarquer à juste titre un excellent article du journaliste Serigne Saliou Guéye, les « paysans du Saloum et du Ndoucoumane (qui) disent que ce sont plus (que) des bons mais des carnets entiers de bons qui sont impayés». Le PSE avait comme objectif de réaliser une autosuffisance alimentaire en 2017, ce qui est loin d’être le cas.

Le Sénégal est à la croisée des chemins et retient son souffle

Les personnes qui sont victimes de ces différentes politiques ne se fieront jamais aux appels de ceux qui invitent les Sénégalais à laisser le président terminer ses chantiers. Les chantiers qu’il a débutés sont ceux de l’intimidation qui se terminent par l’emprisonnement des leaders d’opinion, de l’opposition. Donner un second mandat au président Macky Sall, c’est donc lui donner encore une carte blanche pour continuer ses programmes d’emprisonnement des leaders de l’opposition et d’opinion, c’est cautionner les interdictions de manifestation, c’est encourager le fatalisme du chômage, l’arrogance, la justice sélective, l’impunité, le reniement des valeurs authentiques, etc.

Si certains Sénégalais disent que se débarrasser du président Macky Sall est une œuvre patriotique, c’est parce qu’ils sont rendus au bout de leur patience et de leur endurance devant toutes les dures épreuves subies depuis 7 ans. Il a fait de l’emprisonnement des leaders de l’opposition et de tous ceux qui ne partagent pas son point de vue le moteur de sa gouvernance politique.

Le président qui dit « préférer mourir plutôt que de ne pas avoir un second mandat », selon certaines informations relayées par la presse nationale, est donc prêt à tout pour un passage en force au premier tour, dans un système électoral à deux tours. Les dictateurs de ce monde ont ceci en commun pour conserver arbitrairement leur pouvoir : organiser des élections non transparentes et instaurer après le scrutin un état d’urgence n’hésitant pas à tuer des citoyens qui revendiquent légitimement leurs droits de vote constitutionnels. On se souvient que l’État policier de Macky Sall avait quadrillé la ville de Dakar lorsqu’on votait la loi controversée sur le parrainage à l’Assemblée nationale poussant même certaines ambassades étrangères à dissuader leurs citoyens de se rendre au centre-ville.

Malgré donc l’élimination arbitraire de candidats potentiels par voie judiciaire ou parrainage, dont la scénarisation est digne d’un film hollywoodien, les Sénégalais ont le choix parmi les rescapés de cette élection présidentielle. Le Sénégal qui est à la croisée des chemins peut choisir un des cinq candidats dont quatre ont échappé à l’élimination ou l’instrumentalisation politique (l’ancien inspecteur des impôts Ousmane Sonko (44 ans), l’expert sur les questions électorales Issa Sall (63 ans), l’avocat Me Madické Niang (65 ans), l’ancien premier ministre Idrissa Seck (59 ans) et Macky Sall (57 ans), candidat à sa propre succession). La remarque sur les politiciens suivant laquelle « Plus ça change, plus c’est pareil » ne saurait tenir la route dans cette élection présidentielle. La démocratie qui est un exercice inachevé, ce qui en fait d’ailleurs sa beauté, donne aux citoyens la possibilité, par des essais-erreurs, de tomber un jour sur un meilleur candidat. Le seul simple fait de ne pas accorder un second mandat à Macky Sall sera une première dans l’histoire démocratique sénégalaise et servira d’avertissement à celui qui aurait l’honneur de se voir confier les destinées du pays. Il ne s’agira pas non de plus de remplacer un président mais de choisir une personne qui incarnera une rupture dans une dynamique de construction et de refondation des valeurs de la république.

Le président Macky Sall qui devait rassembler les Sénégalais a été le premier à les diviser dans plusieurs sphères (politique, syndical, professionnel, ethnique). Pour que le Sénégal retrouve sa place dans le concert des nations, il faut donc opter pour une alternance constructive prônant un Sénégal de paix, de concorde, de dialogue, un Sénégal où il n’y aura plus de justice sélective, de détentions arbitraires ou d’interdictions de manifestations pacifiques, bref un Sénégal dirigé par un président dont le seul objectif est de défendre les intérêts exclusifs de la patrie.

Doudou Sow, sociologue-blogueur, citoyen socialement engagé et lauréats du Mois de l’histoire des Noirs 2017 et du Gala de la Nuit de l’Excellence afro-antillaise 2019

Lire mes différents articles sur la situation politique sénégalaise :

Élection au Sénégal : pour un scrutin libre, démocratique et transparent

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Sénégal: une élection présidentielle verrouillée par l’actuel président Macky Sall

Sénégal: le respect du processus électoral, condition indispensable pour une élection apaisée

Lettre ouverte au secrétaire général de l’ONU, António Guterres, sur la situation politique tendue au Sénégal

Une élection présidentielle à haut risque au Sénégal

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La rupture du dialogue politique, une première dans l’histoire démocratique sénégalaise

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M. Trudeau, les gestes posés par le président que vous accueillez sont dignes d’un dictateur

Sommet de la francophonie : les vraies affaires

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La question des flux migratoires dans le contexte de la mondialisation de l’immigration

Par Doudou Sow le Vendredi 22 Février 2019 dans Blogue, Opinion, Opinion. Pas de commentaire


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