Le Programme de l’expérience québécoise (PEQ) a fini par s’imposer comme un sujet d’intérêt public sur l’échiquier politico-social québécois pour plusieurs raisons objectives. En effet, ce programme innovateur cochait toutes les cases « d’immigrants parfaits pour l’intégration au Québec » comme le faisait remarquer le premier ministre du Québec François Legault lors « du dépôt du Plan d’immigration du Québec pour l’année 2024, de même que la planification pluriannuelle de l’immigration pour les années 2024 et 2025 ».

La fin brutale du PEQ (sans préavis encore moins de consultation) en novembre 2025 a fait naître aussitôt une grande coalition dans le but de faire reculer le gouvernement sur sa position actuelle de laisser en plan les orphelins dudit programme. Comme le soulignait le député et porte-parole de Québec solidaire en immigration, Guillaume Cliche-Rivard en entrevue au reportage de Louise Boisvert de Radio-Canada intitulé Abolition du PEQ | Marchand dénonce des conséquences « inhumaines » :

« M. Marchand est un joueur de plus qui vient s’ajouter dans cette grande coalition. Je rappelle qu’il y a des milliers de personnes qui ont signé une pétition, l’ensemble des secteurs économiques, les universités, Personne n’a demandé la fin du PEQ. Visiblement M. Roberge est seul dans son camp ».

Même si l’immigration est une compétence partagée ente le fédéral et les provinces (pour le Québec maître de son immigration économique) en vertu de l’article 95 de la Loi constitutionnelle de 1867, le municipal a un grand rôle à y jouer car « les municipalités sont reconnues comme des gouvernements de proximité ». Le palier municipal a aussi fait preuve de leadership sur le dossier du PEQ sous la houlette du maire Marchand. Quand on dit que l’intégration est une responsabilité partagée, en voilà un bel exemple de mobilisation régionale.

Comme le faisait mentionner en conseil municipal la conseillère municipale du district de l’Hôtel-Dieu, Laure Letarte-Lavoie : « ce sont les villes qui sont au front pour protéger et défendre nos citoyens qui habitent chez nous qui dynamisent nos quartiers qui sont dans nos rues. Cela montre tout simplement le leadership que les villes prennent et que c’est le palier le plus intéressant à suivre et à regarder. »

En effet, les membres du conseil de la ville de Sherbrooke ont adopté à l’unanimité, mardi 16 décembre dernier, la proposition de la conseillère du district du Carrefour, Fernanda Luz de reconsidérer la fin du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) : « Il est proposé que la ville de Sherbrooke invite le gouvernement du Québec à reconsidérer la position du programme de l’expérience québécoise afin de permettre aux personnes pleinement intégrées dans la société québécoise à prolonger leur séjour voire même à considérer l’émission de certificats de sélection en vue de la résidence permanente.»  

La mairesse de la ville de Sherbrooke Marie-Claude Bibeau appuie la proposition de la conseillère Fernanda Luz

Le titre de l’article de Laurence Trahan de Radio-Canada « Sherbrooke presse Québec de reconsidérer la fin du PEQ » est la preuve palpable que le front commun contre la décision du ministre Roberge ne cesse de s’élargir dans un contexte où il ne reste que huit mois avant les élections provinciales et que la CAQ est au plus bas dans les sondages. Le premier ministre doit siffler la fin de la récréation car les protestations viennent maintenant majoritairement des régions considérées comme son bastion électoral si l’on en juge les résultats des deux dernières élections.

Comme le rapportaient l’article cité ci-dessus ainsi que les extraits de la séance du conseil municipal diffusés largement sur les réseaux sociaux par le collectif Le Québec c’est nous aussi

(LQCNA), les propos des conseillères municipales et de la mairesse Marie-Claude Bibeau allaient dans le sens de démontrer l’apport de ces travailleurs mais aussi le côté humain de l’immigration.

« Ces femmes et ces hommes ne sont pas de passage, ils sont déjà chez eux. On les côtoie tous les jours. Ce sont nos collègues, nos voisins, nos soignants, nos enseignants, nos travailleurs essentiels. Ils font fonctionner notre économie », a soutenu Fernanda Luz l’élue déléguée à la diversité, l’équité et l’inclusion.

« On a désespérément besoin de ces travailleurs dans nos régions », croit la mairesse de Sherbrooke, Marie-Claude Bibeau, qui espère sensibiliser le gouvernement de François Legault face aux conséquences de l’abandon du PEQ. « Ça peut être des pertes d’entreprise. Il y a des entreprises qui dépendent de ces travailleurs-là. »

 « Je me suis retrouvée dans une assemblée de quartier, puis on a demandé à main levée qui [était] touché [par la fin du PEQ], puis c’était choquant », témoignait la conseillère municipale Joanie Bellerose qui estime se sentir impuissante face à cette situation. Dans la vidéo en ligne, on y apprend « qu’un résident du district des Quatre-Saisons que l’élue a tenté d’aider cet été devra quitter le pays. »

Plusieurs élus sont effectivement préoccupés par l’abolition du PEQ. « Ces gens-là sont venus s’installer dans un contexte réglementaire X et qui a changé en cours de route. Ce n’est quand même pas banal comme implication pour ces familles-là qui ont souvent tout quitté, tout vendu ce qu’ils avaient pour venir s’installer ici. Ce ne sont pas des numéros, ce sont des humains », explique la conseillère municipale du district de Saint-Élie Christelle Lefèvre « qui est arrivée au Québec il y a une vingtaine d’années ».

Après le maire de Québec Bruno Marchand, les mairesses de Montréal, Soraya Martinez Ferrada et de Sherbrooke, Marie-Claude Bibeau, c’est au tour du maire de Trois-Rivières, Jean-François Aubin, d’apporter son soutien aux orphelins du PEQ.

En effet, le maire de Trois-Rivières a joint sa voix à celle des maires et de milliers de personnes qui dénoncent la fin du PEQ. Le maire de Lévis n’est pas aussi en reste d’où le titre de TVA Nouvelles « Immigration : On s’excuse de notre trahison », dit Steven Blainey, maire de Lévis entouré d’acteurs économiques. Le milieu économique joint aussi sa voix à cette coalition comme le faisait remarquer Frédérik Boisvert président et chef de la direction de la Chambre d’industrie de commerce et d’industrie de Québec (CCIQ).

Selon lui, le gouvernement du Québec envoie « un signal qui nuit à notre crédibilité internationale ». Ne se sentant pas écouté par le gouvernement caquiste malgré la manifestation de plusieurs employeurs devant l’Assemblée nationale du Québec, il indique à juste titre que : « Les récentes décisions en immigration nous placent devant une réalité troublante : des travailleurs étrangers temporaires francophones, qui ont bâti leur projet de vie ici, se voient aujourd’hui refuser la possibilité de s’établir de façon permanente. La parole donnée doit être honorée. Ces personnes ont fait des sacrifices considérables pour venir au Québec. Au-delà de l’aspect humain, les conséquences économiques sont majeures ».

M. Boisvert a raison de mentionner les impacts humains comme économiques. « Dans la Capitale-Nationale, nous comptons toujours plus de 10 000 postes vacants. Le déclin démographique rétrécit notre bassin de travailleurs, ce qui alimentera inévitablement une croissance inflationniste. Au nom de quoi devrions-nous nous priver de travailleurs qui parlent français, qui font fleurir notre économie et qui contribuent à la vitalité de nos régions?

Cette instabilité aura un impact catastrophique sur la réputation et la crédibilité du Québec à l’international. Nos entreprises ont besoin de prévisibilité pour planifier leur croissance et attirer les talents dont elles ont besoin. L’Alliance économique Lévis-Québec, qui représente les intérêts de milliers d’entreprises de la région, porte ce message avec force : l’immigration économique est un enjeu de première importance pour notre prospérité collective. Il est encore temps de corriger le tir. »

Lors de la manifestation contre la suppression du PEQ – pour une clause de droits acquis à Montréal, le 12 décembre dernier organisé par le collectif Le Québec c’est nous aussi, Mme Louise Harel, ancienne ministre péquiste, ancienne députée à l’Assemblée nationale du Québec et présidente de cette assemblée disait à juste titre aux laissés-pour-compte du PEQ ceci : « Vous ne demandez pas de faveur, vous demandez que les règles qui vous ont été communiquées soient respectées ». Mme Harel présente à tous les combats de dignité humaine et de justice sociale disait aux manifestants qu’il s n’étaient pas seuls dans l’épreuve qu’ils traversaient : « Je suis venue vous dire que vous n’êtes pas seuls. Comme moi, une majorité de Québécoises et de Québécois, j’en suis absolument convaincue, pour qui la parole donnée doit être respectée. Et pour rappeler au gouvernement que cette valeur québécoise, le respect de la parole donnée ne peut pas être bafoué. C’est en votre nom que le gouvernement vous a accueillis. Nous refusons qu’en notre nom qu’il change maintenant les règles du jeu vous concernant. »

La réalité du stratagème du Ministre est décrite dans une lettre collective de Vingt-cinq retraités du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration du Québec. En effet, « le ministre Roberge a procédé à deux périodes préalables de suspension – le choix du terme est ici crucial –, ce qui a laissé croire que le PEQ serait maintenu, quitte à connaître des ajustements comme il en a subi plusieurs depuis 2010. »  

La Pétition Maintien du PEQ adressée à l’Assemblée nationale, signée par 26 653 pétitionnaires, a été déposée le 3 décembre à l’hémicycle.

Enfin dans cette grande coalition, soulignons également une couverture médiatique largement favorable aux impactés du PEQ. Le ministre Roberge a réussi à fédérer différents segments de la société québécoise sur une cause commune de respect de la parole donnée. On retrouve aussi dans cette grande coalition les militants et défenseurs de la première heure : le Québec c’est nous aussi, le député et porte-parole de Québec solidaire en immigration, parrain de la pétition Guillaume Cliche-Rivard, le porte-parole libéral en matière d’immigration André Albert Morin, les associations étudiantes (Fédération étudiante collégiale du Québec (FEQ) et l’Union étudiante du Québec (UEQ), des quatre grandes centrales syndicales (CSN, FTQ, CSD, CSQ) pour ne citer que celles-là.

On note également des appuis de taille comme cette lettre collective de plus de 157 professeurs d’université[1] en faveur d’une clause « grand-père ».

« Laisser au moins le programme faire ses preuves » comme le réclame le ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration est synonyme de sacrifice pour la vie de milliers d’immigrants déjà établis au Québec. Combien de temps ce programme imprévisible donnera-t-il des résultats ? Le PEQ, lui, donnait des résultats palpables car les critères étaient clairs et prévisibles.

« Une fin triste et indigne pour le Programme de l’expérience québécoise », est une lettre collective de Vingt-cinq retraités du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration du Québec parue dans La Presse. Cela sonne comme un désaveu des politiques du ministre par des employés et experts dans le domaine : « La désinvolture dont a fait preuve le ministre Jean-François Roberge à l’égard des mesures transitoires lors de l’abolition du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) ne correspond pas à l’approche humaniste, juridique et d’ouverture que nous avons pratiquée envers la clientèle immigrante pendant nos nombreuses années de service public.

La suppression du PEQ sans préavis a des impacts majeurs sur la vie de milliers de personnes qui étudient et travaillent au Québec et est pour eux une source de profonde détresse ».

La mobilisation des impactés du PEQ est loin de se terminer. Les immigrants réclament minimalement une clause de droits acquis pour les personnes déjà établies sur le territoire et répondant aux critères de l’ancien programme considéré comme l’un des meilleurs en matière d’immigration depuis plus d’une décennie.

Doudou Sow, sociologue du travail et des organisations et auteur de quatre ouvrages sur l’intégration et la régionalisation de l’immigration


[1] Dans Le Devoir : « Recruter des étudiants pour leur fermer la porte au nez crée une injustice inqualifiable » (François Crépeau, Ndeye Dieynaba Ndiaye et Justin Massie)

Par Doudou Sow le Mardi 23 Décembre 2025 dans Blogue, PEQ (étudiants étrangers et travailleurs temporaires spécialisés). Aucun commentaire