Acculé pendant plus d’une semaine par le maire de Québec Bruno Marchand qui dénonçait « l’inhumanité » de supprimer définitivement le PEQ, le ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration Jean-François Roberge s’en lave les mains tout en rejetant toujours la faute sur Ottawa. En fait, le maire pointe du doigt des conséquences « inhumaines » pour les immigrants impactés par la fin brutale du PEQ. Le ministre québécois de l’Immigration rétorque que c’est Ottawa qui est « insensible » à la détresse des travailleurs étrangers temporaires et réclame du coup une clause de droits acquis qu’il refuse pourtant aux orphelins du PEQ.
« Pour y parvenir, nous avons besoin que le gouvernement fédéral édicte une clause grand-père qui permettrait à nos travailleurs temporaires de l’extérieur de Montréal et de Laval de renouveler leur permis. Depuis juin dernier, nous avons réitéré cette demande à plusieurs reprises », a rappelé le ministre dans une publication Facebook, le 19 décembre dernier. Le député de Chambly demande alors une collaboration rapide du gouvernement fédéral tout en insistant sur la clause grand-père.
« Dans une déclaration acheminée à Radio-Canada, (le ministre fédéral Joël Lightbound ) rappelle qu’Ottawa a télégraphié dès 2024 son intention de limiter le nombre de résidents temporaires au pays, à la demande du Québec, qui réclamait le respect de sa capacité d’intégration des nouveaux arrivants . »
Cinq citations rétablissent les faits : « des débats totalement différents » sur la clause “grand-père”
« On est en train de tout mêler les affaires. Ce n’est pas le fédéral qui a fermé le PEQ, c’est le gouvernement provincial. Le gouvernement provincial, s’il veut simplifier l’affaire, qu’il réouvre le PEQ », croit François Proulx Duperré, porte-parole de la CSN, qui n’est pas convaincu par les arguments du ministre de l’Immigration qui rejette le blâme sur Ottawa pour le non-renouvellement des permis de travail. (Réforme du PEQ : on craint que de nombreux immigrants vivent « le Noël de l’angoisse ». Flavie Sauvageau, Radio-Canada, 19 décembre 2025). Des milliers d’immigrants sont venus au Québec en vertu de ce programme.
Citation importante du député solidaire de Saint-Henri–Sainte-Anne, Guillaume Cliche-Rivard : « Tout le monde appuie les demandes faites au fédéral pour une clause “grand-père”, mais ce sont des débats totalement différents. Quelqu’un arrivé au bout de son programme migratoire ne cherche pas à renouveler son permis. Il cherche à obtenir sa résidence permanente. » (Accusé d’« inhumanité » à l’égard des travailleurs temporaires, Québec jette le blâme sur Ottawa, Sébastien Tanguay, Le Devoir, 19 décembre 2025.)
« La CAQ réduit les seuils de travailleurs étrangers temporaires sans évaluer les impacts. Le gouvernement improvise et nuit directement au développement économique régional, au point où certaines entreprises pourront fermer. Prenons l’exemple de l’entreprise Dodec, dans la région du ministère responsable du Développement économique régional et du Saguenay—Lac-Saint-Jean. Plus d’une trentaine d’employés viennent de l’étranger. Leur présidente, Marie-Jeanne Bonneau, nous dit clairement que les décisions de la CAQ vont nuire. Je cite : « Ce sont des métiers où il n’y a plus de Québécois disponibles. On n’a pas d’autres options. On avait réussi à avoir un certain…» (Filomena Rotiroti, présidente de la Commission de la culture et de l’éducation et porte-parole de l’opposition officielle en matière de développement économique régional, Période de questions et réponses orales, 9 décembre 2025.)
« Si le Québec veut garder des immigrants temporaires dans ses régions pour des raisons économiques, il n’a qu’à leur donner le statut de résident permanent, dit le gouvernement Carney, une proposition jugée loufoque par Québec.
Le cabinet de la ministre fédérale de l’Emploi, Patty Hajdu, fait savoir que « le Québec a la complète juridiction sur la sélection des résidents permanents dans la province » et que « les travailleurs temporaires occupent souvent leur emploi pendant des années et sont disposés à rester dans le pays et contribuer à l’économie locale ».
Ottawa se dit prêt « à travailler avec le gouvernement du Québec pour trouver des solutions permettant aux travailleurs temporaires d’obtenir la résidence permanente ». (Immigrants temporaires en région : le Québec n’a qu’à leur donner le statut de résident permanent, dit Ottawa, Raphaël Pirro, Journal de Québec, 14 octobre 2025)
« Nous demandons au gouvernement de rétablir le contrat moral qu’il avait signé avec des milliers de personnes qui ont choisi de s’installer, de travailler et de s’intégrer dans nos communautés depuis plusieurs années. N’abandonnons pas ceux que nous avons choisis.» (Immigration/PEQ « Plaidoyer pour ceux que nous avons choisis », une lettre collective, Journal de Québec, 17 décembre 2025)
Le ministre Roberge a aussi raison sur ce point que « depuis juin (2025), le Québec demande avec force au fédéral une clause grand-père pour les travailleurs temporaires, car c’est Ottawa qui refuse de renouveler les permis de travail des travailleurs hors Montréal et Laval. Les mesures de réduction du Québec ne visent que ces deux régions. »
« Alors, quoi qu’en dise M. le ministre, encore une fois, la CAQ largue des milliers de personnes qui sont venues étudier ici, qui sont venues travailler ici, qui se sont installées ici, qui ont investi des milliers de dollars. Son programme, le PSTQ, n’apporte pas de prévisibilité. 3 %, là, dans son invitation. Puis dans une même catégorie, il y a des candidats qui ont un score inférieur, d’autres un score supérieur, il y en a qui passent avant les autres, bref, on n’y comprend rien. Où est la prévisibilité? Le ministre peut-il nous donner sa note de passage pour aider les entreprises… » (André Albert Morin, porte-parole de l’opposition officielle Immigration, francisation et intégration, Période de questions et réponses orales, 9 décembre 2025. )
Un large front commun regroupant le milieu économique et les fédérations représentant les municipalités « demande à Ottawa de renoncer aux restrictions imposées aux entreprises et exigent la clause de droits acquis ». Le titre du communiqué en dit long sur la gravité de la situation : « Notre économie et nos communautés ne peuvent se priver des travailleurs étrangers temporaires, le fédéral doit agir sans délai ».
En effet, Ottawa et Québec se renvoient la responsabilité sur le dossier de la gestion de l’immigration temporaire. En conférence de presse le mardi 2 décembre dernier, « L’Union des municipalités du Québec (UMQ) demande à Ottawa et à Québec de s’entendre pour permettre aux travailleurs étrangers temporaires déjà présents dans la province d’y rester . »
« 70 000 travailleuses et travailleurs étrangers temporaires à risque : une clause de droit acquis est nécessaire » selon un communiqué de l’Union des municipalités du Québec (UMQ) en date du 2 décembre 2025.
« Ce sont des voisins, des familles, des amis. Ils occupent des postes essentiels pour que le marché local fonctionne bien dans chacune de nos communautés. Perdre ces gens-là serait un non-sens, une perte humaine et économique immense pour l’ensemble des régions du Québec », a mentionné sur le site Facebook de l’UMQ Guillaume Tremblay, président de l’UMQ et maire de Mascouche.
« On demande aux gouvernements fédéral et provincial de travailler ensemble. On constate qu’il y a une mésentente assez importante en ce moment. », poursuit M. Tremblay.
La conclusion de l’article du Journal de Québec en dit long sur les intentions du provincial : « Dans l’idéal, Québec aimerait pouvoir renouveler les permis de TET des employés déjà installés ici, sans avoir à hausser l’immigration permanente. Au contraire, le ministre prévoit d’abaisser leur nombre et évalue trois nouveaux seuils: 45 000, 35 000 ou 25 000. » (Immigrants temporaires en région : le Québec n’a qu’à leur donner le statut de résident permanent, dit Ottawa, Raphaël Pirro, Journal de Québec, 14 octobre 2025)
Les travailleurs étrangers ne cherchaient plus à obtenir un autre permis de travail temporaire du fédéral mais demandaient plus un accès à la résidence permanente que le PEQ offrait avant son abolition en novembre 2025. Donc, il y a une responsabilité partagée des deux paliers de gouvernement dans la situation que vivent actuellement les laissés-pour-compte du PEQ, notamment dans le volet travailleur (lire notre prochain article qui fera un décryptage sur ce point).
Certains travailleurs étrangers temporaires qui étaient qualifiés pour le PEQ et dont leurs permis de travail arrivent à échéance sont en train de quitter silencieusement le territoire. Car la fin du PEQ vient compliquer leur situation davantage compromise par les mesures restrictives du fédéral en immigration. Les employeurs en paient également un prix très fort.
Plusieurs acteurs déplorent l’inaction des deux paliers de gouvernement sur la question du maintien en emploi des travailleurs étrangers temporaires (TET- fédéral) mais aussi de l’abolition du PEQ (décision du provincial impactant également les travailleurs étrangers temporaires).
La pression doit donc s’exercer sur ces deux paliers de gouvernement. Que Québec qui a la possibilité de régler des cas sur son territoire le fasse d’abord, en accordant la clause de droits acquis pour les orphelins du PEQ. Ottawa doit également accorder la clause de droits acquis pour les TET déjà sur le territoire en renouvelant leurs permis de travail.
Lire prochainement deux articles sur le même sujet qui ont pour but de démêler le vrai du faux dans ce dossier qui a des impacts économiques et humains sur les personnes immigrantes, les employeurs, les économies régionales et la vitalité des territoires.
Doudou Sow, sociologue du travail et des organisations et auteur de quatre ouvrages sur l’intégration et la régionalisation de l’immigration
Par Doudou Sow le Mardi 23 Décembre 2025 dans Blogue, PEQ (étudiants étrangers et travailleurs temporaires spécialisés). Aucun commentaire
