Capture d’écran : article de Radio-Canada.

« Le Québec auquel on croit, il respecte sa parole et il tient sa promesse. Moi, mon Québec, il s’occupe des humains », plaide le maire de Québec Bruno Marchand en faveur des orphelins du Québec.

« Alors que le Québec, en quête de main-d’œuvre, a lui-même mené des campagnes afin de recruter ces travailleurs dans leur pays d’origine dans les dernières années, le maire de Québec regrette de constater qu’il rompt désormais le « contrat moral » avec les étrangers bien implantés dans la province, par ces changements à ses politiques d’immigration[1]. »

Le ministre Roberge rejette les accusations de « rêves brisés » de résidents non permanents (RNP) et indique du même souffle que « le mot temporaire veut dire quelque chose[2] ». La meilleure réplique est venue du député solidaire Guillaume Cliche-Rivard lors de la période de questions et réponses orales du 3 décembre 2025. « M. le Président, le reste du monde n’a pas parcouru le Québec pour aller chercher des talents sur la base d’un programme qui existait, puis qui fonctionnait pour, après ça, abolir ce programme-là quand les gens se qualifient. Le reste du monde n’a pas fait ça, c’est la CAQ qui a fait ça, M. le Président. La seule affaire qui va rassurer le monde aujourd’hui, c’est une clause grand-père. Ils sont des milliers à le demander. Je retends la main humblement au ministre, ça fait des semaines qu’on joue là-dedans, son programme n’est pas prêt, il y a des statuts qui expirent. Peut-il accorder la clause grand-père? »

« Ce qui arrivait, c’est qu’au Ministère, pendant des années, au moins 15 ans, dans les renseignements qu’il donnait aux étudiants internationaux ou aux travailleurs étrangers temporaires, immédiatement on le voyait sur le site, tout à côté, attirer leur attention en disant : Si  après vous voulez transformer votre statut de temporaire à permanent, [le Ministère] les dirigeait vers le PEQ en disant : prenez l’information »,  témoignait ainsi Louis-René Gagnon, un ex-fonctionnaire du MIFI en entrevue avec l’animatrice de l’émission 15-18 sur ICI Première Annie Desrochers : « Une fin triste et indigne pour le PEQ, un ex-fonctionnaire témoigne ».

La fin du PEQ signifie des promesses brisées pour des étudiants internationaux et des travailleurs étrangers temporaires. Ces derniers ont décidé de ne pas lâcher le combat de leurs vies et de leur dignité humaine. Beaucoup de familles immigrantes craignent de devoir quitter le Québec.

Combien de fois n’a-t-on pas vu des affiches ou publicités indiquant Le Québec recrute à l’étranger dans des secteurs spécifiques. « Pourquoi choisir le Québec? Il y a un million de raisons », rappelait d’ailleurs une des publicités du gouvernement dans un article du journaliste Romain Schué de Radio-Canada intitulé « Missions de recrutement, publicités : quand Québec promeut l’immigration temporaire[3] »

Plusieurs impactés du PEQ se sentent trahis par le gouvernement caquiste

Deux témoignages poignants relayés dans les médias québécois témoignent du sentiment de trahison qui habite tous les orphelins du PEQ. « Québec refuse la clause grand-père ». Fin du PEQ: « Tout est flou, on joue notre vie à la roulette russe, on attend ». Le témoignage de Florence Bollet-Michel au micro de Patrick Lagacé du 98,5 FM est explicite sur les promesses faites à cette travailleuse sociale qui a quitté la France pour venir au Québec. « Pour de nombreuses familles, le gouvernement du Québec leur a fait de fausses promesses alors qu’elles croyaient qu’un séjour permanent leur était garanti dans la province. Florence Bollet-Michel, une travailleuse sociale d’origine française, souligne avoir fait l’objet d’une opération séduction de la part de Québec. Près de trois ans après être arrivée, c’est maintenant l’incertitude qui plane pour elle et sa famille.

________________________________________

________________________________________

« On m’a dit de ne pas m’inquiéter, que j’allais avoir du travail pour plus d’une vie et que j’allais pouvoir rester autant que je le voulais au Québec. […] Maintenant, tout est flou. […] On joue notre vie à la roulette russe. On attend, on prie, mais on a aucune perspective. »

Le deuxième témoignage qui concerne une étudiante d’origine française décrit aussi la triste situation que vivent actuellement les laissés-pour-compte du PEQ. « Maintenez vos promesses, c’est tout » : voici ce que demande Loraine Roy au gouvernement du Québec. Après avoir quitté la France il y a 10 ans, elle prévoyait obtenir sa résidence permanente à travers le Programme de l’expérience québécoise (PEQ). Elle a vu son plan partir en fumée quand le gouvernement du Québec a annoncé la fin du PEQ au début du mois.

« Moi, on m’a dit « venez aux études, vous allez avoir le PEQ » » affirme-t-elle, en expliquant que c’est une campagne visant à promouvoir l’immigration au Québec qui l’a convaincue de venir étudier dans la Belle Province. Alors qu’elle fait une maîtrise à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), elle considère qu’il serait injuste de changer les règles qui l’avaient incitée à s’installer ici »[4].

« Le jour où je me suis inscrite, il y avait ces règles-là qui étaient en cours. Qu’on maintienne ces règles-là. »

En effet, le gouvernement caquiste a lancé des publicités et des recrutements à l’international partout dans le monde car il voulait combler les pénuries de main-d’œuvre tout en encourageant les étudiants à venir perfectionner leurs études au Québec avec à la clef le levier du PEQ pour l’obtention de la résidence permanente. Un recrutement intensif a été aussi fait pour permettre au Québec de disposer suffisamment de travailleuses et de travailleurs. IL y a eu le recrutement fait par les entreprises depuis l’étranger tout comme le recrutement du gouvernement qui ciblait lui-même des secteurs en pénurie de main-d’œuvre (santé, éducation, petite enfance, construction,  l’aérospatiale, les jeux vidéo, génie, informatique, etc.).

Les centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) et les centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (CIUSSS) ont recruté à l’international pour les emplois suivants : Infirmier ou infirmière; préposée aux bénéficiaires, Travailleur social ou travailleuse sociale. « Québec dépense des millions pour recruter des travailleurs temporaires, mais s’étonne de leur nombre », un article de Sarah R. Champagne du journal Le Devoir du 24 octobre 2023. « Québec investit des dizaines de millions de dollars pour recevoir des travailleurs temporaires, dont au moins 8 millions de dollars l’an dernier en recrutement direct à l’étranger, selon une compilation du Devoir. »

« En plus d’être clairement formulé, cet objectif est financé par des mesures spécifiques, dont le recrutement direct à l’étranger. Recherche de nouveaux bassins de recrutement (1,2 M$), financement d’organisations pour les Journées Québec (3,9 M$), missions à l’étranger (17 missions), création de Recrutement Santé Québec (2 M$ annuellement), campagne de promotion de la province comme destination de travail temporaire (305 000 $), programme d’appui aux régions en recrutement international (500 000 $) : rien n’est épargné, comme le montre notre recherche non exhaustive dans des documents officiels. »

Que fera le gouvernement après avoir recruté personnellement des travailleurs étrangers temporaires partout dans le monde en leur promettant la résidence permanente ? : vérification des faits

Au sortir de la pandémie, en février 2022, le gouvernement québécois a lancé son vaste programme de recrutement de personnel infirmier. « Le gouvernement lui-même, le principal employeur, comprend qu’il ne pourra pas pourvoir ses postes simplement avec les gens ici », remarque Denis Hamel, du Conseil du patronat du Québec (CPQ) cité par Le Devoir sous la plume de Sarah R. Champagne du journal Le Devoir du 24 octobre 2023.

 « Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement de François Legault a multiplié les déplacements internationaux afin d’attirer des immigrants, tout en jetant le blâme sur Ottawa pour la hausse majeure de l’immigration au Canada[5] », souligne de son côté Romain Schué de Radio-Canada. « Au cours des cinq dernières années, le ministère québécois de l’Immigration a mené plus de 60 missions d’embauche à l’étranger. Des milliers de personnes ont ainsi bénéficié de ces Journées Québec pour s’installer dans la province, par l’intermédiaire du Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET). Des missions [étaient] planifiées au Maroc, en Colombie, en France, au Liban et en Tunisie. »

« Ces missions de plusieurs jours, au coût souvent de dizaines de milliers de dollars chacune, impliquent la présence de nombreux fonctionnaires.

Québec a également dépensé plus d’un million de dollars pour faire la promotion, dernièrement, d’une poignée de campagnes spécifiques », peut-on encore lire dans l’article de Romain Schué de Radio-Canada en date du 20 août 2024 et intitulé « Québec réduira finalement ses missions de recrutement à l’étranger ».

Après la levée de boucliers de certains pays, « Québec cesse de recruter des infirmières en Afrique pour des raisons « éthiques », un article de Daniel Boily, Davide Gentile, Yasmine Khayat de Radio-Canada en date du 2 octobre 2024. « Québec souhaite poursuivre le recrutement de personnel infirmier à l’étranger, mais n’ira plus en solliciter dans certains pays, comme le Maroc et le Cameroun, en réponse aux pressions internationales. »

« Depuis deux ans, le Québec a recruté autour de 1000 infirmières en Afrique, en particulier au Cameroun, au Maroc et en Côte-d’Ivoire.

À ce jour, le programme de 65 millions $ a suscité un tel engouement que le gouvernement veut recruter 235 candidats supplémentaires à l’étranger pour combler ses besoins en main-d’œuvre. »

« Le Maroc a demandé d’exclure les infirmiers d’État de nos activités de recrutement à partir du deuxième trimestre de 2024, consigne que nous avons respectée. Certains pays d’Afrique nous ont demandé d’y limiter l’embauche en 2024, demande que nous avons aussi respectée », confirme par courriel une porte-parole du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI)[6].

Comme l’explique la porte-parole du MIFI, « les pays invoquent le coût élevé de la formation, assumé par eux, pour former leurs professionnels de la santé, ainsi que les risques associés au manque de main-d’œuvre (présent ou futur) pour répondre à leurs propres besoins nationaux ».

« Depuis 2017, Recrutement santé Québec, une filiale du ministère de la Santé et des Services sociaux, a attiré plus de 1900 travailleurs, dont des infirmières, des préposés aux bénéficiaires et des sages-femmes, qui viennent de 24 pays d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’Europe. » Ces chiffres étaient valables jusqu’à la parution de l’article du 2 octobre 2024. Nul doute que ces chiffres ont augmenté entre-temps car les besoins de main-d’œuvre dans le domaine de la santé sont encore grands.

La plateforme « Recrutement Santé Québec » qui devient « Travailler en santé au Québec » a effectué à partir du 25 novembre 2025 un « changement [qui] vise à faciliter l’accès à l’information pour les candidats internationaux ainsi qu’à mieux refléter la mission de la direction de la mobilité internationale, des partenariats et de l’enseignement qui se consacre à la mobilité des professionnels de la santé à l’international en collaboration avec Santé Québec. Il ne modifie en rien notre engagement envers les personnes intéressées à venir travailler dans le réseau de la santé et des services sociaux au Québec[7]. »

Dans les publicités ou vidéos, le gouvernement indiquait que le Québec est « l’endroit idéal pour donner un nouvel élan à sa carrière » tout en précisant les nombreux postes à pourvoir d’ici 2030 et qui seront occupés par les immigrants. L’attitude du gouvernement québécois sur la gestion du dossier PEQ est « un signal qui nuit à notre crédibilité internationale » indique Frédérik Boisvert sur sa page Facebook. Le chef de la direction de la Chambre de commerce et d’industrie de Québec, a abondé dans le même sens que le maire du Québec Bruno Marchand. « La parole donnée doit être honorée. Ces gens-là ont fait des sacrifices pour venir au Québec. Là, on leur dit que leur projet de vie explose en plein ciel[8]. »

La réputation du Québec est actuellement ternie par la volte-face du gouvernement sur le dossier du PEQ. Le ministère des Relations internationales et de la Francophonie aura du pain sur la planche car lorsque le Québec avait besoin de combler urgemment des pénuries, la province avait demandé la collaboration des institutions étrangères telles que les ministères de l’emploi, du travail, de l’éducation, de l’enseignement supérieur et des agences de pays européens, africains, maghrébins et même latinoaméricains. En clair, c’est le Québec qui est allé chercher des talents en promettant à ces derniers une résidence permanente lorsqu’ils auront satisfait certaines conditions.

Une question de décence selon le regroupement de Vingt-cinq retraités du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration du Québec

« Nous et nos ex-collègues savons que depuis 15 ans, la publicité du Ministère et les pages de son site qui fournissaient des renseignements aux étudiants internationaux et aux travailleurs étrangers temporaires ne manquaient jamais d’attirer l’attention sur la possibilité de passer du statut temporaire à permanent grâce aux PEQ.

Voilà pourquoi nous croyons que la simple décence commande que toutes les personnes ayant obtenu un Certificat d’acceptation du Québec (CAQ) pour études ou pour un permis de travail avant le 30 octobre 2025, moment de l’abolition du PEQ, puissent encore déposer une demande d’immigration permanente en vertu de ce programme[9]. » 

Les impactés par la suppression brutale du PEQ réclament minimalement une clause grand-père ou de droits acquis. L’abolition du PEQ a fait réagir plusieurs maires du Québec. Le secrétaire général de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) Denis Bolduc avait raison de dire en commission parlementaire qu’« il y a des gens sont ici et qui vivent de l’anxiété. Il me semble qu’il faudrait prendre soin d’eux autres[10] ».

« Les immigrants jetables », une chronique de Mylène Moisan dans Le Soleil abonde dans le même sens. « Alors ça y est, d’un simple claquement de doigts, le gouvernement caquiste a fait disparaître le Programme de l’expérience québécoise, le PEQ, qui pourra être rebaptisé le MPEQ, le Programme de la mauvaise expérience québécoise. »

Doudou Sow, sociologue du travail et des organisations et auteur de quatre ouvrages sur l’intégration et la régionalisation de l’immigration


[1] Immigration: Marchand fustige l’« inhumanité », Émilie Pelletier, Le Soleil, 10 décembre 2025.

[2] Audition sur le cahier de consultation intitulé « La planification de l’immigration au Québec pour la période 2026-2029 », Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec, 7 octobre 2025.

[3] 17 juin 2024.

[4] Fin du PEQ : « une promesse brisée », un reportage de Félix Ledoux de Radio-Canada, 17 novembre 2025.

[5] « Québec réduira finalement ses missions de recrutement à l’étranger », Romain Schué, Radio-Canada, 20 août 2024.

[6] Québec cesse de recruter des infirmières en Afrique pour des raisons « éthiques », Daniel Boily, Davide Gentile, Yasmine Khayat, Radio-Canada, 2 octobre 2024.

[7] Santé et Services sociaux

[8] Les immigrants sont traités de façon « inhumaine », selon le maire Bruno Marchand, Taïeb Moalla, 10 décembre 2025.

[9] « Une fin triste et indigne pour le Programme de l’expérience québécoise », est une lettre collective de Vingt-cinq retraités du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration du Québec parue dans La Presse.

[10] Audition sur le cahier de consultation intitulé « La planification de l’immigration au Québec pour la période 2026-2029 », Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec, 7 octobre 2025.

Par Doudou Sow le Dimanche 04 Janvier 2026 dans Blogue, PEQ (étudiants étrangers et travailleurs temporaires spécialisés). Aucun commentaire