Le ministre québécois de l’Immigration Roberge demande au fédéral d’ « offrir une clause grand-père [qui] permettrait à nos travailleurs temporaires de l’extérieur de Montréal et de Laval de renouveler leur permis ». Précisons que la clause grand-père demandée par Québec sépare ainsi Montréal, Laval et les autres régions.

En entrevue au micro de Louis Lacroix de 98, 5 FM le 22 décembre dernier, « le ministre [Jean-François Roberge] annonce un engagement fort : le gouvernement souhaite accorder le Certificat de sélection du Québec (CSQ) à tous les travailleurs établis depuis deux ans et maîtrisant le français, et ce, dans un délai de 18 mois. » Le ministre exclut dans cette décision les travailleurs immigrants de Montréal et Laval, pour dit-il, des raisons de nombre d’immigrants et de taux de chômages très élevés. Des milliers d’immigrants sont venus au Québec en vertu du programme de l’expérience québécoise (PEQ).

Ottawa et Québec se renvoient la responsabilité sur le dossier de la gestion de l’immigration temporaire

Une chronologie des faits permettra, nous l’espérons, rétablir la vérité dans cette guerre entre les deux paliers, une sorte de ping-pong sur le dos des immigrants, employeurs et territoires ou régions. Le resserrement des règles en immigration par Ottawa et Québec a des impacts sur les plans économique et humain.

Durant les dix dernières années, le gouvernement Trudeau a certes autorisé beaucoup d’immigrants à entrer au Canada et au Québec. Cette augmentation soudaine et soutenue a mis des pressions sur les services, les infrastructures, le logement même s’il faut préciser que les immigrants ne sont pas la seule cause ou la cause principale de tous les problèmes du Canada ou du Québec.

Québec voyant beaucoup d’immigrants temporaires sur son territoire, surtout des demandeurs d’asile- c’est vrai le Québec a fait plus que sa part dans ce dossier- a demandé à plusieurs reprises au gouvernement Trudeau et Carney de diminuer l’immigration temporaire.

« Dans une déclaration acheminée à Radio-Canada, [le ministre fédéral Joël Lightbound] rappelle qu’Ottawa a télégraphié dès 2024 son intention de limiter le nombre de résidents temporaires au pays, à la demande du Québec, qui réclamait le respect de sa capacité d’intégration des nouveaux arrivants[1]. »

« Selon Joël Lightbound, le choix d’abolir le PEQ est celui du Québec et c’est au gouvernement Legault d’identifier les candidats à la résidence permanente parmi les immigrants temporaires qui se trouvent sur son territoire.

C’est à Québec de décider s’ils souhaitent donner la résidence permanente à des travailleurs temporaires et répondre aux besoins des entreprises. Ils ont déjà le pouvoir de le faire, rappelle-t-il. »

Un article de Stéphane Bordeleau de Radio-Canada du 21 mars 2024 intitulé « Ottawa souhaite réduire la proportion de résidents temporaires d’ici 2027 », démontre que la décision du fédéral était saluée à l’époque. « Un premier pas », dit Québec, apprend-on dans l’article qui va plus loin en soulignant qu’« À Québec les réactions n’ont pas tardé. Soulignant que la reconnaissance du problème par Ottawa est « un premier pas », la ministre québécoise de l’Immigration, Christine Fréchette [de l’époque], a rappelé au gouvernement fédéral que la capacité d’accueil du Québec « a atteint sa limite » et que les services gouvernementaux « subissent une trop forte pression».

Le gouvernement fédéral a par la suite décidé de diminuer l’immigration temporaire, notamment les travailleurs étrangers et les étudiants internationaux; une réduction qui est allée plus loin que la demande du Québec. Les employeurs ruent alors dans les brancards car voyant perdre des travailleurs essentiels. L’économie des régions en prend un sacré coup et les députés, maires et dignitaires remontent l’information auprès du gouvernement pour lancer des cris d’alarme. Les assouplissements au programme fédéral de travailleurs étrangers temporaires ont été demandés par plusieurs acteurs depuis très longtemps.

Comme solution, le fédéral suggère au gouvernement du Québec d’intégrer ses travailleurs temporaires en les aidant à obtenir la résidence permanente. Québec dit non car sa cible est de 45 000 immigrants par année dont 29 000 immigrants économiques. Le Québec hébergeait au 1er juillet dernier 562 312 immigrants temporaires selon les dernières estimations de Statistique Canada, Les heureux élus du PSTQ se joindront alors aux 142 000 titulaires de certificat déjà en attente comme l’indiquait un article de Lisa-Marie-Gervais du Devoir.

En plus des mesures restrictives du fédéral en immigration économique, le PEQ est venu assommer les employeurs et les immigrants

Le gouvernement a remplacé le PEQ qui devait être la pote d’entée de résidence permanente par le PSTQ plus sélectif et restrictif en immigration. Maintenant s’ajoute un autre problème : l’abandon du PEQ est venue compliquer les choses car les titulaires du permis de travail admissibles au PEQ auraient pu libérer de l’espace pour les employeurs qui sont victimes des mesures de quotas du fédéral. Donc, le ministre ne peut pas seulement dire que c’est la responsabilité du fédéral car il a un levier qui lui permet d’éviter des problèmes de maintien en emploi des travailleurs.

Le ministre Roberge répète que si les immigrants perdent leurs permis de travail, c’est parce que le gouvernement fédéral refuse de leur accorder. C’est vrai, mais il y a aussi le fait que des immigrants ne voulaient plus avoir des permis mais un passage vers le statut permanent car ayant déjà travaillé deux ans au cours de 36 mois pour le PEQ. L’obtention du PEQ leur permettait dès l’obtention du CSQ d’être enlevé du quota fédéral et permettre aussi aux employeurs d’avoir plus de marge de manœuvre pour les postes à bas salaire.

La règle fédérale qui limite à 10% pour les postes à bas salaire le nombre des travailleurs étrangers temporaires au sein d’une même entreprise fait très mal à l’économie régionale (le fameux quota du total de l’effectif est passé de 20% à 10 % pour les postes à bas salaire, la double pénalisation des employeurs en région inclus dans le RMR de Montréal, l’exclusion automatique des demandes en provenance des régions métropolitaines de recensement (RMR) où le taux de chômage dépasse 6 %, etc., nous y reviendrons prochainement).

La réaction en commission parlementaire du président de Chaudière-Appalaches Économique Alain Vallières est symptomatique du cri de cœur des entreprises partout au Québec : « Nous, on ne veut pas nécessairement plus de travailleurs, on veut juste qu’on reconnaisse ceux qui sont déjà là, qui sont implantés dans nos milieux, qui participent et contribuent au développement économique et à la vitalité économique de nos régions[2] ».  « On ne peut pas demander à des entreprises de renouveler un permis à tous les ans, ça devient compliqué parce que le processus est trop long sur le plan administratif », poursuit-il. Ce qui hypothèque ou retarde des investissements car l’imprévisibilité, surtout en terme de main-d’œuvre, est le pire ennemi des employeurs.

Étant conscient des difficultés réelles des employeurs, l’Union des municipalités du Québec (UMQ) réclame « une clause de droits acquis pour les travailleuses et travailleurs étrangers temporaires » et précise du même coup qu’un « sondage Léger démontre que 79 % des répondantes et répondants estiment que les personnes immigrantes déjà en emploi et bien établies devraient pouvoir rester. ». Le titre de son communiqué en doit long sur la gravité de la situation : « 70 000 travailleuses et travailleurs étrangers temporaires à risque : une clause de droit acquis est nécessaire. »

« Tout le monde appuie les demandes faites au fédéral pour une clause “grand-père”, mais ce sont des débats totalement différents. Quelqu’un arrivé au bout de son programme migratoire ne cherche pas à renouveler son permis. Il cherche à obtenir sa résidence permanente », faisait remarquer de manière pertinente le député solidaire de Saint-Henri–Sainte-Anne, Guillaume Cliche-Rivard[3].

Plusieurs acteurs ont témoigné de l’urgence d’agir face à la situation de pénurie ou de rareté de main-d’œuvre, la priorité numéro un des employeurs. Les acteurs économiques et municipaux demandent un moratoire maintenant car chaque jour des travailleurs quittent les entreprises et les régions. Les personnes immigrantes qui ont tout laissé derrière elles ont respecté les règles mises en place par les gouvernements successifs sur le PEQ. Il reste maintenant au gouvernement caquiste d’honorer sa part du contrat moral qui le lie aux orphelins du PEQ. Souvenons qu’on surnommait durant la pandémie plusieurs d’entre eux «d’anges gardiens », de « travailleurs essentiels », bref des personnes qui ont contribué grandement à l’économie du Québec, à la solidarité nationale, qui ont risqué leurs vies pour sauver des vies.

À ce jour, il n’y a pas de clause d’antériorité ou de grand-père ni au provincial sur le dossier du PEQ, ni au fédéral sur le dossier des TET (lire à ce sujet notre prochain article). Soulignons une analyse pertinente partagée de manière anonyme dans le groupe Le Québec c’est nous aussi : « Dire qu’il existe une clause grand-père pour le PEQ est trompeur. Le PEQ a été suspendu dès 2024, puis fermé, et aucune nouvelle demande n’est acceptée, même pour des personnes déjà admissibles mais qui n’avaient pas encore déposé. La seule chose maintenue concerne les dossiers déjà soumis, ce qui n’est pas une clause grand-père au sens réel du terme.

Par ailleurs, associer la fin du PEQ à la protection du français est un non-sens. Le PEQ était l’un des programmes les plus exigeants en matière de français, tant à l’oral qu’à l’écrit. Les candidats vivaient, travaillaient et étudiaient déjà en français au Québec. Supprimer ce programme n’améliore en rien la situation du français, au contraire : on écarte des personnes déjà intégrées linguistiquement et socialement. »

En entrevue au micro de Louis Lacroix du 98, 5 FM, le ministre Roberge dit que « ce n’est pas tout le monde qui veut rester au Québec » pour minimiser les impacts négatifs de l’abolition brutale du PEQ. Il faut lui répondre que la plupart des TET et étudiants étrangers veulent rester au Québec. C’est le rêve d’obtenir une résidence permanente selon des critères bien définis qui leur avait été vendu. Ils ont raison de faire de l’immigration un projet de vie et un choix de vie. Pour assurer les conditions gagnantes, le milieu de vie doit être inclusif et mettre en place des activités favorisant le vivre ensemble et les activités sociales brisant leur isolement.

Le temps presse. Il est donc urgent de s’occuper humainement des personnes légalement admises sur le territoire et qui ont choisi la société québécoise et canadienne en fonction des critères clairement établis en vertu de voies d’accès ou de programmes facilitant le passage du statut de temporaire à celui de permanent. C’est une question de dignité, de justice et de respect de la parole donnée.

Doudou Sow, sociologue du travail et des organisations et auteur de quatre ouvrages sur l’intégration et la régionalisation de l’immigration

Crédit Photos : Guité Hartog


[1] Immigration: Ottawa « insensible » à la détresse des travailleurs, selon Roberge, Olivier Lemieux, Radio-Canada, 19 décembre.

[2] Audition sur le cahier de consultation intitulé « La planification de l’immigration au Québec pour la période 2026-2029 », Chambre de commerce et d’industrie du Grand Lévis, Table régionale des élus de la Chaudière-Appalaches et Chaudière-Appalaches Économique, 28 octobre 2025.

[3] Accusé d’« inhumanité » à l’égard des travailleurs temporaires, Québec jette le blâme sur Ottawa, Sébastien Tanguay, Le Devoir, 19 décembre 2025.

Par Doudou Sow le Mardi 23 Décembre 2025 dans Blogue, PEQ (étudiants étrangers et travailleurs temporaires spécialisés). Aucun commentaire