Les résultats provisoires des élections législatives sénégalaises du dimanche 31 juillet placent l’inter-coalition (Yaw-Wallu) à la tête de plusieurs départements du territoire national mais aussi dans la diaspora. Les villes les plus importantes, en termes d’habitants et de poids électoral, ont été remportées par l’inter-coalition Yewwi Askan Wi (Yaw-Libérer le Peuple) formée autour du principal opposant Ousmane Sonko et Wallu Sénégal (« secourir le Sénégal ») dirigée par l’ancien président Abdoulaye Wade. Plusieurs personnalités politiques de la coalition présidentielle Benno Bokk Yakaar (BBY- « unis pour le même espoir ») ont été battues dans leurs propres bureaux de vote, notamment la tête de liste nationale, Mimi Touré, également ancienne première ministre. Les transhumants n’ont pas réussi à inverser la tendance, bien au contraire. Les résultats de la diaspora avaient déjà donné le ton. Cette tendance favorable à l’opposition soulignée par l’expert électoral Ndiaga Sylla s’est confirmée au fur et à mesure que les médias et réseaux sociaux divulguaient, à temps réel, les résultats des procès- verbaux (PV). Le média en ligne BuurNews rapportait, dès le jour du scrutin à 20h31, les analyses de l’expert électoral sénégalais sur « la tendance lourde (qui) affiche une victoire de l’inter-coalition Yewwi-Wallu (près de 85 sièges)». « La cohabitation semble inévitable ! », soutenait avec certitude M. Sylla. La presse nationale et internationale a évoqué largement une possibilité réelle de cohabitation au niveau de l’Assemblée nationale, une première dans l’histoire du Sénégal. En attendant la proclamation des résultats provisoires par le seul organe habilité -la commission nationale de recensement des votes CNRV- et l’entrée en scène du Conseil constitutionnel pour l’officialisation desdits résultats; analysons les enjeux de ce scrutin qui nous semblent pertinents dans une perspective nationale mais aussi internationale.

Focus sur des mesures mettant fin à la cherté de la vie; la fin de la liquidation des adversaires politiques et la préparation du terrain pour la renégociation salutaire des contrats sur l’exploitation des ressources naturelles (gaz, pétrole, or, zircon, lithium, phosphate, fer, marbre, cuivre, etc.)

Les chantiers et les enjeux sont multiples mais, dans une démarche pédagogique, retenons principalement ceux relatifs : à la lutte contre la cherté de la vie, la fin de la loi anti-démocratique du parrainage comme le réclame particulièrement le leader de la Grande Coalition Gueum Sa Bopp (la confiance en soi), Bougane Guèye Dany-un système de parrainage électoral dénoncé d’ailleurs par la Cour de justice de la Cédéao, un outil pour écarter des candidatures brillamment expliqué sur les ondes de TV5 Monde par le président de l’Union sociale libérale sénégalaise,  avocat au Barreau de Paris, spécialiste du Conseil de sécurité de l’ONU, Me Abdoulaye Tine « qui avait saisi la juridiction sous-régionale (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO)  en décembre 2018. Ce système de parrainage électoral au Sénégal impose aux candidats de recueillir les parrainages de 1% du corps électoral pour se présenter aux élections présidentielles ». Une préparation d’un cadre juridique et sociétal pour renégocier, à juste titre, les contrats relatifs aux ressources naturelles s’avère nécessaire et demeure une demande sociale de la population portée, surtout par le candidat de l’opposition, Ousmane Sonko, arrivé troisième de la présidentielle de 2019 (première découverte de pétrole offshore, en octobre 2014, gisements de gaz révélés en mai 2017, pays qualifié par certains experts de « futur émirat du gaz » suite aux dernières découvertes et ses réserves d’hydrocarbures offshore, etc.).

La diaspora sénégalaise, qui bénéficie déjà d’une solide expertise en culture d’entreprise internationale, pourrait jouer un rôle important dans les renégociations mais aussi la sensibilisation de l’opinion internationale sur des contrats léonins défavorables au peuple sénégalais. Que l’on confirme ou infirme que l’État ne récupère que 10 % de son pétrole, la réalité reste que les Sénégalais n’ont pas encore profité de ces opportunités. Le classement 2021 de l’Onu sur les Pays les moins avancés (Pma) dans le monde place le Sénégal parmi les 46 pays les plus pauvres de la planète. Le Sénégal a été aussi classé 162e sur 188 pays pour l’indice de développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).

Si on veut (1) lutter contre l’immigration clandestine, (2) permettre aux pêcheurs, marchands ambulants, tailleurs, apprentis, etc. de vivre dignement; (3) construire des écoles, universités et hôpitaux de qualité, bref profiter d’une meilleure qualité de vie comme les Occidentaux et réussir le défi environnemental; il faut impérativement une renégociation des contrats sur les ressources naturelles. Cette 14ème législature aurait tout à gagner en préparant le terrain pour la renégociation des contrats, en réétudiant d’abord tous les contrats miniers, pétroliers et gaziers. Les Accords de pêche avec l’Union européenne (UE) tuent également nos pêcheurs et toute la chaîne (mareyeurs, femmes transformatrices de produits halieutiques) qui n’arrivent plus à vivre de leur métier et encouragent par conséquent l’immigration clandestine, comme en témoigne le phénomène migratoire de « Barça ou Barsax » (partir à Barcelone ou mourir).

Les chalutiers industriels étrangers sont à l’origine de la pauvreté des pêcheurs sénégalais

Les chalutiers industriels étrangers qui raclent les fonds marins sont à l’origine de la pauvreté des pêcheurs sénégalais, comme le soulignait la journaliste de la  chaîne TV5 Monde, dans un reportage du 17 février 2022 intitulé Sénégal : l’accord de pêche impopulaire qui lie le pays à l’UE . « Depuis 2014, un accord de pêche tacitement reconduit tous les cinq ans, lie le Sénégal à l’Union européenne. 45 navires européens sont autorisés à pêcher 10 000 tonnes de thon et 1 750 tonnes de merlu noir par an dans les eaux sénégalaises. En échange, l’Union européenne et les armateurs doivent verser au Sénégal 3 millions d’euros chaque année. Plusieurs associations de pêcheurs locaux qui dénoncent une concurrence déloyale ». La rareté du poisson sénégalais entraîne de facto la cherté de cette ressource précieuse au Sénégal, à plus de titres.  Il y a donc un danger pour ce pilier de l’alimentation (risque de famine), un manque à gagner énorme au niveau de la vente et de la transformation.

Cette importante matière première subit des problèmes de surexploitation. Comme l’avait bien expliqué pédagogiquement le journaliste Remy Nsabimane du média inclusif AJ+ français dans son reportage le « poisson détourné » du Sénégal; le secteur du poisson emploie plus de 600000 Sénégalais, 825 000 en tirent leurs revenus, fournit à lui seul 70 % des protéines animales du pays. En plus de la surexploitation des ressources, les acteurs de la pêche ont dénoncé le manque de transparence sur l’attribution des licences, l’absence de concertation.

Le journaliste a raison de souligner qu’au Sénégal, le poisson c’est plus qu’un aliment. Le thiéboudieune (riz au poisson) est un plat national sénégalais. Depuis le 15 décembre 2021, il est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO. Le phénomène de rareté du poisson fait qu’en 2020, les prix des poissons frais ont augmenté de plus de 11 %, renchérit le journaliste (journaliste Rémy AJ+ français/ANSD). Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2018, la pêche maritime totalisait 524 851 tonnes partagée entre deux types de pêche : la pêche industrielle tournée vers l’exploitation et la pêche artisanale destinée au marché local. Une grande partie de poissons devant nourrir les Sénégalais est récupérée par des usines de transformation de farine et d’huile de poisson, c’est ce que Greenpeace qualifie de « détournement de poisson », une ressource de plus en plus rare.

L’organisation de protection de l’environnement Greenpeace appelle le Sénégal à geler son accord de pêche avec l’UE (Nadia Chahed, 18 novembre 2020) pour protéger ses ressources.

La quatorzième législature a une occasion unique de travailler et de mettre en place des commissions d’enquête publique pour éclairer la lanterne des Sénégalais sur plusieurs dossiers nébuleux

Cette assemblée représentative peut entrer dans l’histoire en jouant réellement son rôle. Les Sénégalais de la diaspora mesurent les enjeux et l’intérêt d’établir un partenariat gagnant-gagnant entre différentes parties : l’ère d’une justice sociale, fiscale inclusive. La richesse collective d’un pays doit être d’abord au service de la population locale, territoriale, nationale. Cela ne veut pas dire qu’il faut chasser les investisseurs étrangers. Tout au contraire, il faudra remettre sur la table tous les accords où le peuple sénégalais a été lésé au nom du bon sens, de l’économie inclusive et d’une croissance durable. En d’autres termes, il urge que les travaux parlementaires donnent une assise solide au prochain pouvoir en place afin de négocier convenablement avec les entreprises minières, pétrolières, gazières (des multinationales devenues plus puissantes que les États), investisseurs et/ou bailleurs de fonds. Ce changement de paradigme et de posture d’un leadership assumé permettra aux pays sous-développés de vivre dignement de leurs ressources, leur évitant ainsi une dépendance économique vis-à-vis des pays occidentaux. Voilà un enjeu clé qui va dans le sens de reprendre une véritable indépendance africaine.

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Par Doudou Sow le Mercredi 03 Août 2022 dans ACCUEIL, Blogue, Opinion. Pas de commentaire


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